Littérature
192 pages
144 x 210 mm
20,00 
978-2-494062-92-4
6 mars 2026

DES CŒURS PRÉCAIRES

Un roman social plein de colère et de tendresse, sur une jeunesse désenchantée qui ne renonce pas à son désir de se ruer dans la vie.

Quelque part au pied des Corbières, dans le sud-est de la France ; un hiver comme un autre pour Alex, Morgan, la Teigne et le reste de la bande. La petite ville où ils traînent leurs inquiétudes, leurs bluffs et leurs espoirs se relève à peine d’un épisode de pollution industrielle que chacun aimerait oublier.

Pour ceux qui cherchent à partir comme pour ceux qui font mine de vouloir rester, les perspectives sont rares et les rêves fragiles. Alors que la neige approche, que la jeunesse trompe son ennui entre deux missions d’intérim, l’usine recommence à cracher d’épaisses fumées et les animaux s’aventurent hors de la forêt où, la nuit, se trament d’étranges opérations…

Quand Morgan tombe dans le coma, quand la mère d’Alex crie son impuissance et sa révolte face à la multiplication des cas de cancers, Alex se trouve une mission : découvrir ce que trafique l’usine. Avec Jeanne, son amour de lycée retrouvé, il veut lever le voile sur les mensonges des adultes, les compromissions des oubliés de la course au progrès, ceux qui n’ont jamais eu le choix.

 

L'auteur

 

Julien Bertrand, responsable régie et logistique, est familier des missions d’intérim. Il vit en région parisienne. Des cœurs précaires est son deuxième roman.

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EXTRAIT

Sous les arbres noirs, dans sa voiture gelée, Alex se réveille en sursaut. Il émerge de son sac de couchage, désorienté. Le froid colle à son jogging, son t-shirt ample et sa veste en jean retiennent l’humidité comme une mare. Son téléphone est glacé, la lumière de l’écran l’agresse, température négative, il est six heures du matin. Les yeux boursouflés, il bâille mollement et sa fumée envahit l’habitacle. Par la fenêtre givrée, les grands troncs impressionnent, indistincts.

Morgan marmonne sur le siège passager, les yeux mi-clos, roulé en boule dans une veste en cuir et un duvet orange. Son premier regard est pour Alex. Les deux amis se sourient, chacun réchauffé par la présence de l’autre. Morgan jure en fouillant ses poches, dépité.

— Tu me crois, mon téléphone il est tombé au fond du truc.

Il soupire, se penche, se cogne contre la boîte à gants et finit par abdiquer.

— T’as pas un cachet ? J’ai la barre au crâne, se plaint-il en chassant une mèche.

— Tiens.

— Cimer.

— Tu taffes aujourd’hui ?

— J’ai un shooting cet après-midi.

— Tu pues la tise.

— OK… Il est quelle heure ?

— Six heures.

— T’es un nazi, mec.

— Je bosse.

— Ah ouais ?

— Ils m’ont écrit hier soir.

— C’est des malades…

— T’as quoi au cou ?

Morgan rit sans joie.

— On dirait ma mère… C’est un suçon, frérot. Elle te fait pas ça, Maëva ?

— C’est fini avec elle.

— One shot, quoi.

Morgan replonge dans son duvet. Alex repense à Jeanne, l’estomac noué. Il revoit la lourde vague franchir la digue, envahir les rues d’une ville qu’il n’a jamais connue. Jeanne le suit apeurée sur les toits des maisons pour fuir l’inondation. Soudain, elle chute et disparait avalée par les eaux, le réveillant en sursaut. Alex chasse le cauchemar en enclenchant le contact. La Clio rugit dans le bois vide, la soufflerie du chauffage balaie les restes de sommeil.

— Je vais gratter, se dévoue son ami en jetant son duvet sur la banquette arrière.

Morgan déploie son grand corps au-dehors, vêtements slims et noirs, la portière de tôle claque dans le petit matin. Alex replie son couchage, absorbé ; cela faisait longtemps qu’il n’avait pas rêvé de Jeanne, cousue à son cœur malgré la distance et le silence, depuis les années lycée. Il passe des mitaines et jauge d’un geste réflexe le pommeau de vitesse. L’aube se résume au bruit du moteur, au frottement de la raclette et à la toux de Morgan. Les rayons du soleil dessinent leurs obliques sur les buis assoupis au pied des pins et des chênes verts ; Alex apprécie chaque matin leur chanson de lumière. Il tapote le volant pour se réchauffer, un coup sur le pare-brise le tire de ses pensées.

— Mets le dégivrage !

Alex le pousse à fond, il allume la radio malgré le souffle assourdissant avant de se souvenir, extatique, du Yop à la fraise sous le siège conducteur.

Dehors, Morgan s’interrompt.

— Il se passe quoi ? se renseigne Alex en baissant la vitre.

— Chut !

— Qu’est-ce…

— Ta gueule, écoute.

Morgan s’est figé à côté du capot. Alex éteint la musique et la ventilation pour mieux sonder les bois. Quelque part sous la végétation endormie, une respiration hostile se terre. Morgan s’avance, ses pas craquent sur des épines, l’animal grogne aussitôt. Alex, du regard, remonte une piste dans les fourrés.

— Tu le vois ? chuchote Morgan à voix haute.

— Ouais…

Une silhouette massive se découvre.

— Dépêche…

Des feuillages s’écartent comme un voile.

— Dépêche, gros !

La bête est à moins de vingt mètres, plein axe entre deux souches épaisses. Son souffle est lourd et humide. Alex distingue deux naseaux ornés de cornes affûtées, un corps trapu, les pattes ancrées dans le verglas. La voiture cahote au point mort, les sièges tremblent. Morgan se rapproche, Alex déglutit lentement et engage la première, la main droite sur le frein à main. Stressé, la gorge sèche, il hésite à s’autoriser une dernière gorgée de yaourt. Il finit par céder.

Mauvaise idée.

Morgan se jette sur le siège passager :

— On s’arrache !

Alex crache son Yop, du lait plein le tableau de bord.

La bête charge.

— Sa mère !

Le frein à main résiste.

— Il va taper !

Frein levé, Alex enfonce l’accélérateur.

Les roues patinent dans la boue verglacée. Alex insiste, la voiture démarre en trombe, le bestiau cogne, bam, un choc violent racle l’aile arrière, la Clio chasse en arc de cercle et dérive sur le verglas. La bête s’acharne et tamponne à nouveau, son grognement résonne dans tout l’habitacle. Alex pilote à l’instinct, contre-braque pour compenser l’impact, il parvient à passer la seconde et à reprendre le contrôle. Morgan s’accroche à la poignée passager, les essieux tapent comme des casseroles au fond des nids de poule, des branches claquent contre les vitres, le chemin est à peine plus large que la Clio, Alex roule beaucoup trop vite, les arbres défilent trop près, la direction est trop instable et, tout à coup, il écrase le frein comme s’il avait vu un ravin. La voiture hurle, emportée par son élan. Ses roues retiennent l’humus et les secondes de toutes leurs forces, ses mécaniques crissent comme des os, une poussière blanche se lève puis, soudain, tout prend fin.

Alex et Morgan, projetés en avant par le freinage, s’écrasent contre leurs dossiers.

La terre fume et le moteur siffle. Morgan est sonné. Alex inspire avec difficulté, la cage thoracique entravée par la ceinture, les bras tremblants crispés sur le volant. Une rangée de lapins les dévisage dans la lumière des phares.

Alex éteint les feux.

Les petites peluches traversent en trottinant du pas léger des hallucinations.

— Il est encore là ? demande Morgan méfiant.

— J’ai rien dans les rétros.

La Clio redémarre à deux à l’heure sur le chemin cabossé.

— C’était quoi ?

— Un sanglier.

— T’es sûr ?

— J’ai vu les cornes. Il est balèze.

— Qu’est-ce qu’il fout là ?

— On est un peu chez lui, en vrai.

Alex ne lâche pas des yeux le rétroviseur. L’image du sanglier lui joue des tours, mais il se dit qu’il a plutôt besoin d’un grand café.

 

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RENAUD MACHART

Renaud Machart, né en 1962, a exercé le métier de chanteur dans le domaine de la musique ancienne de 1980 à 1992. Journaliste au Monde depuis 1991, il a animé des émissions sur France Musique de 1992 à 2018. Il est l’auteur de nombreux essais et monographies musicaux, notamment à propos de la musique nord-américaine du xxe siècle.

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